2024, (encore) une année record pour les coupures internet
La censure numérique infligée par les autorités locales, régionales et nationales à travers le monde a encore pris plus d’ampleur l’an dernier, selon le rapport annuel de l’ONG Access Now.
Davantage de coupures internet dans un plus grand nombre de pays, imposées par encore plus de gouvernements sur un territoire toujours plus étendu.
Le constat du dernier rapport annuel sur les coupures internet de l’ONG Access Now, dans le cadre de la coalition #KeepItOn, fait froid dans le dos. D’autant plus que le précédent marquait déjà un record, avec 283 restrictions d’accès à internet.
Celui-ci a une nouvelle fois été battu en 2024, avec pas moins de 296 coupures, hissant le nombre de tels actes depuis 2016 – année où la coalition a commencé à décompter cette pratique – à 1 754.
L’ONG a dévoilé ce rapport, intitulé Emboldened offenders, endangered communities: internet shutdowns in 2024 (« Délinquants tout-puissants, communautés en danger : les coupures internet en 2024 »), le 23 février 2025, lors de la RightsCon, la conférence annuelle de l’ONG sur les libertés numériques, qui se tient cette année à Taipei, capitale de Taiwan.
Les coupures internet de 2024 en chiffres
Sept nouveaux censeurs – dont la France
Le nombre de coupures internet recensées par la coalition #KeepItOn peut paraître énorme – surtout pour les lecteurs de mon dernier article évoquant 137 coupures en 2024. Ce dernier chiffres venait de l’Internet Society, qui décompte les coupures internet différemment d’Access Now et de ses partenaires.
Néanmoins, au-delà des coupures elles-mêmes, c’est bien dans les détails que l’on trouve les données les plus inquiétantes. Par exemple, 2024 a vu 54 pays « s’adonner » à cette pratique répréhensible – à échelles nationale, régionale ou locale.
C’est non seulement un autre record, mais ce chiffre représente aussi une croissance de 35 % de pays qui pratiquent les coupures par rapport ua précédent record de 40 (en 2022).
En 2024, sept nouvelles nations ont rejoint la danse – dont la France, qui a bel et bien coupé (temporairement) TikTok en Nouvelle-Calédonie en mai, en marge de manifestations.
De plus, pas moins de 47 coupures en 2024 se sont poursuivi en 2025, dont 35 qui duraient depuis plus d'un an.
Les conflits, raison n°1 pour restreindre les droits numériques
Pour la deuxième année consécutive, les conflits ont été le principal facteur de coupure de l'internet, les auteurs ayant élargi leur arsenal d'outils déployés pour couper la connectivité dans les situations de guerre, de conflit et de violence, depuis les dispositifs de brouillage et les câbles coupés jusqu'à la destruction d'infrastructures et au sabotage de fournisseurs d'accès à l'internet (FAI).
Au total, la coalition «#KeepItOn a documenté un nombre record de 103 coupures liées à des conflits dans 11 pays en 2024.
Par ailleurs, il est intéressant de noter que les parties belligérantes ont déployé de nouveaux outils et tactiques pour punir ou terroriser collectivement les personnes vivant dans la guerre et la violence.
Notamment, le rapport fait état de deux cas en 2024 où la junte birmane a ciblé les services internet par satellite (LEO) sur lesquels les citoyens comptent lorsque les réseaux de télécommunications sont coupés. C’était le première fois que ce type de pratique a été détecté par l’ONG et ses partenaires.
Les autres principaux facteurs déclencheurs sont les manifestations (74 coupures), les examens scolaires (16 coupures) et les élections (12 coupures) - autant de situations où la coupure de l'accès à l'information a des conséquences profondes et graves.
Parallèlement, la coalition a remarqué une augmentation « alarmante » des coupures transfrontalières en 2024, avec 25 coupures de ce type mises en œuvre par huit gouvernements, touchant des personnes dans 13 pays.
Il s'agit notamment de coupures effectuées par la Russie en Ukraine, par Israël à Gaza et par la Thaïlande et la Chine au Myanmar.
« La nature transfrontalière de ces fermetures rend encore plus difficile pour les personnes dont la vie a été perturbée par les fermetures d'obtenir réparation et pour les auteurs de rendre des comptes », regrette Access Now dans un communiqué.

L’Inde « surclassée » par le Myanmar
Pour la première fois depuis 2018, l'Inde est passée de la première à la deuxième place sur la liste des champions de la coupure internet, bien que les autorités de ce pays aient encore imposé pas moins de 84 coupures - le plus grand nombre pour une démocratie.
Tout en haut de la liste se trouve le Myanmar, où au moins six auteurs, dirigés principalement par le régime militaire, ont imposé 85 épisodes de restriction numérique à la population, quatre ans après que la junte a pris le pouvoir à la suite d'un coup d'État violent.
Le Pakistan a imposé 21 coupures, le nombre le plus élevé jamais atteint par ce pays, tandis que la Russie en a imposé 19, dont sept en Ukraine.
La triste hype du blocage des plateformes
En plus des coupures pures et dures de l’internet, 2024 a également établi un nouveau record pour l'utilisation des blocages de plateformes, avec un total de 71 blocages enregistrés dans 35 pays.
« Ce type de blocage n'est pas plus acceptable qu'une coupure totale de l'internet », affirme Access Now.
Les autorités bloquent souvent des plateformes de communication - telles que des sites de médias sociaux ou des services de messagerie populaires - pour contrôler les flux d'informations ou cibler des personnes utilisant des plateformes spécifiques.
X, anciennement Twitter a été la plateforme la plus bloquée au niveau mondial pour la première fois, « ce qui correspond à une période de dégradation de la gouvernance des contenus sur la plateforme », analyse Access Now.
Par ailleurs, le réseau social d’Elon Musk a été, avec Signal et TikTok, parmi les services qui ont connu la plus forte augmentation de blocages par rapport à l'année précédente.
Pas que des mauvaises nouvelles !
La société civile contre-attaque...
Malgré tout, le rapport note que la mobilisation pour contrer les coupures internet et autres restrictions et violations des droits numériques et tenir responsables les gouvernements et leur alliés s'est intensifiée.
En 2024, la société civile, et notamment la coalition #KeepItOn, a redoublé efforts en surveillant les élections à risque dans 25 pays, en dénonçant les coupures liées aux examens et en documentant les impacts directs sur les populations.
Sur le plan technique, des initiatives comme celles de l'Open Observatory of Network Interference (OONI) et de Cloudflare ont amélioré les outils de mesure et de contournement des censures, tandis que des partenariats avec des fournisseurs de VPN ont renforcé la capacité des individus à maintenir leur connexion.
...et obtient des résultats
Ces efforts ont abouti à des succès notables. Au Bangladesh, les autorités ont initialement respecté leur engagement d'un accès internet libre pendant les élections, avant de revenir en arrière lors de manifestations.
La Commission africaine des droits de l'homme et des peuples a adopté une résolution historique contre les coupures pendant les élections.
À Maurice, la pression de la société civile a fait reculer une tentative de censure des réseaux sociaux.
Enfin, le Pacte pour l'avenir et le Pacte numérique mondial, adoptés lors du Sommet de l'avenir de l'ONU, incluent un engagement des dirigeants mondiaux à s'abstenir de toute coupure d'internet.
« Cette reconnaissance au niveau international, fruit d'une décennie de plaidoyer, représente une victoire significative, s’est félicité Access Now. Elle témoigne de l'importance croissante accordée à la liberté d'accès à internet et de la détermination de la communauté internationale à lutter contre les coupures, soulignant ainsi le rôle crucial de la société civile et des initiatives techniques dans la défense des droits numériques. »
Réclamations de #KeepItOn
Toutefois, l’ONG et ses partenaires ne comptent pas s’arrêter là. Le rapport indique que la coalition #KeepItOn soumet plusieurs demandes aux gouvernements, leurs alliés et aux instances intergouvernementales :
- Action collective immédiate : Reconnaissance que personne ne peut mettre fin seul aux coupures d'internet et nécessité d'une action concertée.
- Recommandations détaillées : Mise en œuvre de recommandations spécifiques pour les parties en conflit, les gouvernements, les organisations internationales, les donateurs et le secteur privé.
- Maintien de l'accès pendant les conflits : Assurer un accès continu aux plateformes de télécommunications pour les personnes touchées par la guerre et les conflits.
- Protection des droits fondamentaux : Protéger en permanence les droits à la liberté d'expression et à l'accès à l'information.
- Responsabilisation et réparation : Poursuivre la responsabilisation et offrir des réparations aux victimes des coupures.
- Renforcement des normes : Consolider les normes internationales visant à mettre fin aux coupures d'internet.
- Soutien aux organisations de terrain : Apporter un soutien aux organisations de première ligne et de base qui luttent contre les conséquences des coupures.
- Responsabilisation pour les violations des droits humains : Exiger des gouvernements et de la communauté internationale qu'ils tiennent les auteurs et leurs complices responsables des violations graves des droits humains et des crimes contre l'humanité commis sous couvert de coupures d'internet.
- Lutte contre l'utilisation des coupures comme outil de violence : Mettre fin à l'utilisation des coupures d'internet comme outil de violence, d'autoritarisme et d'oppression.
Pour lire le rapport en entier (et en anglais), c’est par ici.