FreeWeChat : l’américain Vultr se plie à la censure chinoise
L'ONG GreatFire a décidé de rendre publics tous les détails de l’affaire entre elle et le géant chinois Tencent.
GreatFire balance tout ! Après des mois à tenter de protéger Vultr, fournisseur états-unien de services cloud, l’ONG de défense des droits numériques a révélé, dans un billet de blog daté du 8 décembre, le rôle central de l’entreprise américaine dans la censure que le géant chinois Tencent essaie de lui imposer.
On rembobine : GreatFire, ONG fondée en 2011 par un trio d’activistes chinois qui opèrent sous pseudonymes, documente la censure en Chine et aide les internautes à la contourner à l’aide de projets et d’outils tels que FreeWeChat et FreeWeibo, des portails qui rendent accessibles des contenus bloqués sur WeChat et Weibo par la Grande muraille numérique chinoise (Great Firewall).
En juillet dernier, l’ONG avait annoncé que Tencent avait engagé des poursuites judiciaires pour faire fermer FreeWeChat. Les raisons invoquées : violation de marque déposée, contrefaçon de droits d’auteur, cybersquatting et concurrence déloyale. Au-delà de paraître quelque peu farfelues, ces accusations ne sont pas légalement fondées, affirme GreatFire.
Cette procédure avait été communiquée à l’ONG via Group-IB, une société de cybersécurité légitime et respectée, qui propose également un service de protection des risques numériques et de protection de marque. Dans la foulée, l’hébergeur du site FreeWeChat, basé aux Etats-Unis, s’était plié à la demande de Group-IB et de Tencent et avait cessé d’héberger le site.
Vous trouverez plus de détails sur cette histoire dans les éditions de Coupe-circuit du 13 juillet, du 20 juillet et du 3 août.
Malgré ce litige, GreatFire avait décidé de taire le nom de cet hébergeur. Bien que j’ai eu en ma possession des documents montrant le rôle de Vultr, j’avais accepté de ne pas révéler le nom de l’entreprise dans Coupe-circuit. J’ai simplement indiqué que Marc Hofer et son média NetAskari avaient suggéré que l’hébergeur de FreeWeChat était Vultr.
Mais le 8 décembre, GreatFire a fait volte-face en décidant d’‘outer’ Vultr publiquement et de rendre publics tous les détails de l’affaire.
Vultr est un fournisseur de services cloud fondé en 2014 par David Aninowsky. Aujourd’hui, l’entreprise est basée à West Palm Beach, en Floride, et fait partie d’un groupe appelé The Constant Company, LLC, communément connu sous le nom de Constant. Vultr hébergeait FreeWeChat sur un de ses serveurs jusqu’à la requête de Tencent, ce qui a marqué l’arrêt net de cet hébergement.
Depuis, GreatFire a dû trouver un autre hébergeur pour assurer un accès continu à FreeWeChat.
Pendant ce temps-là, en coulisses, l’ONG essayait de montrer à Vultr que la demande de Tencent n’était ni légale ni légitime car le seul objectif du site FreeWeChat est de contourner la censure chinoise et de promouvoir la libre expression. L’ONG essayait par divers moyens de convaincre Vultr de changer d’avis et d’héberger à nouveau son site.
En collaboration avec l’ONG Index on Censorship, GreatFire avait mobilisé des ressources pour élaborer une réponse détaillée et argumentée aux allégations de Tencent, répondant point par point à ces dernières. GreatFire a transmis cette réponse à Vultr le 27 juin. “Elle contenait suffisamment d’éléments pour qu’un examen même sommaire par Vultr permette de conclure que les accusations contre FreeWeChat étaient infondées”, assure l’ONG.
Malheureusement, Vultr a choisi de maintenir le serveur de FreeWeChat hors ligne.
Le 31 juillet, soit plus d’un mois après la deuxième réponse, Index on Censorship a envoyé à Vultr une lettre co-signée par 17 organisations de défense des droits humains, de la liberté d’expression, de la liberté de la presse et des droits numériques. Ce courrier réaffirmait les craintes de GreatFire : que Tencent instrumentalise les procédures de confiance et de sécurité de Vultr pour cibler des acteurs d’intérêt public.
La lettre analysait également chacune des allégations avancées par Group-IB, en précisant les vérifications que Vultr aurait pu mener pour déterminer si FreeWeChat avait effectivement enfreint les dispositions invoquées dans la plainte. “À ce jour, rien n’indique que Vultr ait entrepris la moindre démarche pour évaluer la véracité de ces accusations”, assure l’ONG.
Début août, les avocats externes de Vultr ont informé Index on Censorship qu’ils refusaient d’échanger sur ce dossier. Ils ont toutefois assuré à l’organisation que Vultr était “engagé à régler tous les différends, y compris celui-ci, de manière efficace et équitable”. Lorsque GreatFire a directement repris les mêmes questions auprès de ces avocats, ceux-ci sont restés sans réponse.
Finalement, le 28 novembre, Vultr a décidé de supprimer le compte de l’ONG, sans même prendre la peine de répondre à certaines de ses questions.
“En agissant ainsi, Vultr a servi de relais à Tencent pour étendre la censure chinoise bien au-delà des frontières de la Chine,” l’ONG regrette-t-elle.
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