✊ FreeWeChat : l'ONG GreatFire contre-attaque

Censure-moi si tu peux

✊ FreeWeChat : l'ONG GreatFire contre-attaque

Courts-circuits

🆕 Les derniùres perturbations de l’internet

Les derniers blocages en date :

Baloutchistan đŸ‡”đŸ‡° Le prĂ©sident de l'AutoritĂ© pakistanaise des tĂ©lĂ©communications (PTA) a informĂ© la Commission permanente de l'AssemblĂ©e nationale sur les technologies de l'information et des tĂ©lĂ©communications que les services internet Ă  Panjgur, dans la province pakistanaise du Baloutchistan, Ă©taient entiĂšrement suspendus sur ordre du ministĂšre de l'IntĂ©rieur en raison de prĂ©occupations de sĂ©curitĂ©. Le prĂ©sident de la PTA a rĂ©vĂ©lĂ© que plus de 100 tours cellulaires Ă  travers la province ont Ă©tĂ© endommagĂ©es ces derniers mois. Entre le 9 et le 12 juillet, au moins trois tours ont Ă©tĂ© complĂštement dĂ©truites, affectant gravement les opĂ©rations du rĂ©seau et entraĂźnant une coupure internet imposĂ©e.

L’opposition s’est insurgĂ©e de cette coupure. La rĂ©gion est en proie Ă  de nombreux conflits, marquĂ© notamment par une attaque sur un train et la prise d’otage de 450 passagers par des militants sĂ©paratistes en mars et un attentat-suicide ayant fait plusieurs morts en mai, sur fond de conflit entre le Pakistan et l’Inde.


Bangladesh đŸ‡§đŸ‡© D’un cĂŽtĂ© de l’Asie du Sud Ă  l’autre. Alors qu’en juillet 2024, les Bangladais avaient subi une coupure internet mobile puis gĂ©nĂ©rale dans une grande partie du pays, le gouvernement a assurĂ© que l’accĂšs Ă  internet avait Ă©tĂ© prĂ©servĂ© cette fois-ci dans la ville de Gopalganj, en banlieue de Dacca, Ă  la suite d’affrontements meurtriers le 16 juillet. Dans un communiquĂ© officiel, le ministĂšre a dĂ©clarĂ© : “La position du gouvernement est claire : les services internet ne seront en aucun cas coupĂ©s. Le gouvernement s'engage Ă  garantir des services mobiles et haut dĂ©bit ininterrompus Ă  travers le pays.”

Le communiquĂ© prĂ©cise d’ailleurs que la Commission de rĂ©gulation des tĂ©lĂ©communications du Bangladesh (BTRC) n'a Ă©mis aucune directive pour suspendre ou limiter l'internet mobile Ă  Gopalganj ou dans toute autre rĂ©gion.


Russie đŸ‡·đŸ‡ș Fin juin, je vous parlais de coupures internet intermittentes Ă  travers la Russie. Alors que le phĂ©nomĂšne se poursuit dans plusieurs rĂ©gions du pays, Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, dĂ©fend la pratique comme une mesure nĂ©cessaire pour protĂ©ger les citoyens des menaces ukrainiennes, notamment les attaques de drones.

Le ministĂšre russe du DĂ©veloppement numĂ©rique et les opĂ©rateurs mobiles du pays ont engagĂ© des discussions sur l'instauration de rĂšgles unifiĂ©es pour les coupures de l’internet mobile, a rapportĂ© le mĂ©dia pro-gouvernemental Izvestia, citant un responsable fĂ©dĂ©ral et un cadre supĂ©rieur du secteur des tĂ©lĂ©communications.

Pourtant, comme l'a révélé The Insider, prÚs de la moitié des récents cas de coupures internet n'étaient pas directement liés à des raids aériens. Alors que la Russie a connu au moins 230 coupures vérifiées en mai et juin, seules 78 coïncidaient avec des attaques réelles. Dans 26 régions touchées par ces perturbations, aucun drone n'a été signalé.

D’aprĂšs le mĂ©dia NA SVYAZI, 655 coupures de l’internet mobile ont Ă©tĂ© enregistrĂ©es en Russie en juin 2025, un record mondial, aprĂšs un total relativement faible de 69 en mai. En 2024, seuls 296 cas de ce type avaient Ă©tĂ© recensĂ©s dans le monde entier, avec l'Inde, le Myanmar et le Pakistan en tĂȘte.


Togo (suite) đŸ‡č🇬 Des Ă©lections locales sont attendues la semaine prochaine, faisant craindre de nouvelles restrictions de l’accĂšs Ă  internet.

Le reste de l’actu de la censure numĂ©rique en bref :

đŸ‡·đŸ‡ș🛂 En Russie, le Kremlin cherche Ă  resserrer toujours plus son contrĂŽle sur l’accĂšs Ă  internet. La Commission de la Douma d'État sur la construction Ă©tatique et la lĂ©gislation a proposĂ© un projet de loi introduisant une responsabilitĂ© pour les utilisateurs d'internet accĂ©dant Ă  des contenus "extrĂ©mistes". Le projet a dĂ©jĂ  franchi l'Ă©tape de la premiĂšre lecture et pourrait ĂȘtre adoptĂ© en deuxiĂšme et troisiĂšme lectures d'ici la fin de l'Ă©tĂ©. En cas d'adoption, la nouvelle loi entrerait en vigueur le 1er septembre.

đŸ‡§đŸ‡©đŸ›°ïž Le service d’internet par satellite Starlink a officiellement dĂ©barquĂ© au Bangladesh le 18 juillet.

Fusibles ou disjoncteurs ?

🔎 EnquĂȘte sur le rĂŽle du secteur privĂ©

Censure chinoise : GreatFire contre-attaque

Du nouveau dans l’affaire Tencent contre l’ONG GreatFire.

TL;DR - Pour celles et ceux qui n’auraient pas lu l’édition de la semaine derniĂšre, voici un rĂ©sumĂ© : GreatFire, une ONG qui lutte contre la censure chinoise en archivant des contenus bloquĂ©s sur WeChat via son site FreeWeChat, est dĂ©sormais la cible d’une procĂ©dure-bĂąillon menĂ©e par Tencent, le gĂ©ant derriĂšre WeChat. PlutĂŽt que d’agir directement, Tencent s’appuie sur Group-IB, une entreprise de cybersĂ©curitĂ© basĂ©e Ă  Singapour (mais fondĂ©e en Russie), pour faire pression sur Cloudflare et faire fermer le site au nom de violations de droits d’auteur. GreatFire dĂ©nonce une manƓuvre de censure dĂ©guisĂ©e, arguant que ses outils relĂšvent du fair use et de l’intĂ©rĂȘt public. MalgrĂ© les accusations infondĂ©es, l’ONG refuse de plier et cherche des soutiens juridiques, techniques et mĂ©diatiques pour maintenir FreeWeChat en ligne.

Nouveaux éléments: Vultr et Gandi.net entrent dans la danse

Coupe-circuit a contacté GreatFire, Group-IB et Cloudflare.

J’ai pu Ă©changer avec un porte-parole de GreatFire. J’ai aussi eu accĂšs Ă  des Ă©changes entre GreatFire, Cloudflare, un fournisseur d’hĂ©bergement cloud et Group-IB Ă  propos de la requĂȘte de suspension de FreeWeChat - Ă©changes datĂ©s du 12 au 26 juin.

Par ailleurs, Dmitry Volkov, PDG de Group-IB, a rĂ©pondu Ă  quelques-unes de mes questions et m’a transmis un message officiel de la sociĂ©tĂ© en rĂ©ponse au litige.

Cloudflare n’a pas encore rĂ©pondu Ă  la liste de questions que je leur ai envoyĂ©e.

Ces Ă©changes m’ont appris plusieurs nouveaux Ă©lĂ©ments :

  • Cloudflare a effectivement notifiĂ© GreatFire de la requĂȘte le 12 juin, comme indiquĂ© dans le message de GreatFire publiĂ© le 10 juillet.
  • Le contentieux impliquerait un autre hĂ©bergeur - la newsletter NetAskari parle de Vultr, un fournisseur de services cloud basĂ© en Floride - auquel Group-IB a fait une demande pour cesser l’hĂ©bergement de FreeWeChat.
  • Cet hĂ©bergeur a bel et bien suspendu le site FreeWeChat et a notifiĂ© GreatFre de cette suspension le 19 juin dernier.
  • Le site FreeWeChat a toujours Ă©tĂ© opĂ©rationnel et l’est encore Ă  l’heure d’écrire ces lignes car l’ONG a basculĂ© vers un autre hĂ©bergeur dont l’identitĂ© reste confidentielle.
  • Group-IB a agi de la part de Tencent pour faire fermer FreeWeChat dans le cadre de son service de Digital Risk Protection, c’est-Ă -dire de protection des risques numĂ©riques, et notamment de protection de cybersquattage et d’usurpation de marque.
  • Group-IB reprĂ©sente Tencent via un partenariat avec Gandi.net, un hĂ©bergeur web français.
  • Il n’y a, Ă  l’heure actuelle, pas de procĂ©dure judiciaire Ă  proprement parler malgrĂ© la rĂ©fĂ©rence de Group-IB Ă  des violations du droit amĂ©ricain.

Chronologie des échanges

D’aprĂšs les Ă©changes d’e-mails, la requĂȘte demandant la suspension du site freewechat.com aurait Ă©tĂ© adressĂ©e avant le 12 juin Ă  Cloudflare par l’équipe responsable du service Digital Risk Protection chez Group-IB, reprĂ©sentant lĂ©gal de Tencent via un partenariat avec Gandi.net, un hĂ©bergeur web français.

La raison principale invoquĂ©e est “trademark infringement”, ce qui se traduit par “violation de marque” ou “contrefaçon de marque”. Cloudflare a fait passer l’information Ă  l’hĂ©bergeur principal de FreeWeChat.

Cloudflare a transmis la requĂȘte le 12 juin, et l’hĂ©bergeur a notifiĂ© GreatFire le 13 juin. Ce dernier avance les arguments de Tencent et Group-IB pour justifier la demande, dĂ©taillĂ©s dans l’édition prĂ©cĂ©dente de Coupe-circuit.

Entre le 16 et le 26 juin, GreatFire et l’hĂ©bergeur ont Ă©changĂ© Ă  propos du bien-fondĂ© des accusations portĂ©es Ă  FreeWeChat par Tencent via Group-IB.

Le porte-parole de GreatFire a confirmĂ© Ă  Coupe-circuit que l’ONG avait, pendant cette pĂ©riode d'Ă©change, basculĂ© le site FreeWeChat vers un autre hĂ©bergeur, ce qui a permis au site de rester accessible.

“Toutefois, nous nous retrouvons un peu dans une situation similaire Ă  un conducteur qui roule avec sa roue de secours, sans rien dans le coffre, a-t-il soulignĂ©. Nous avons besoin de plusieurs options d’hĂ©bergement du site afin d’assurer notre rĂ©silience et de rĂ©agir Ă  de potentiels futurs actes de censure du mĂȘme genre auprĂšs d’autres hĂ©bergeurs.”

Le porte-parole n’a pas souhaitĂ© partager l’identitĂ© de cet hĂ©bergeur ni dĂ©voiler la maniĂšre dont GreatFire a pu continuer Ă  opĂ©rer le site FreeWeChat afin dâ€™â€œĂ©viter de fournir trop d’informations Ă  nos censeurs”, a-t-il indiquĂ©.

La réponse (évasive) de Group-IB

De l’autre cĂŽtĂ© du diffĂ©rend, les rĂ©ponses de Dmitry Volkov aux questions de Coupe-circuit sont restĂ©es vagues, malgrĂ© un ton trĂšs cordial.

Tout d’abord, le PDG de Group-IB a refusĂ© de confirmer agir comme reprĂ©sentant lĂ©gal de Tencent. “ConformĂ©ment Ă  notre politique, nous ne commentons pas l'identitĂ© des tiers ou des organisations impliquĂ©s dans ces affaires”, a-t-il indiquĂ©.

Le PDG a en revanche bel et bien assurĂ© qu’il proposait des services de protection contre les risques numĂ©riques “en aidant les dĂ©tenteurs de droits et les partenaires de plateformes Ă  signaler les cas potentiels d'utilisation abusive de la propriĂ©tĂ© intellectuelle, d'usurpation de marque et de violation du droit d'auteur.”

“Dans les cas pertinents, nous pouvons envoyer des notifications de violation de droits d'auteur aux fournisseurs d'hĂ©bergement, aux bureaux d'enregistrement de noms de domaine ou aux administrateurs de plateformes. Ces notifications sont soumises conformĂ©ment aux procĂ©dures standard et aux cadres juridiques dĂ©finis par des lois applicables, telles que le Digital Millennium Copyright Act (DMCA), la Directive europĂ©enne sur le droit d'auteur (EUCD) et d'autres rĂ©glementations pertinentes.

Ces notifications visent à traiter les cas impliquant l'utilisation non autorisée de marques protégées, de contenus protégés par le droit d'auteur ou d'actifs liés à une marque, tels que des noms, logos et matériaux propriétaires soumis à la protection de la propriété intellectuelle
”, a expliquĂ© Volkov.

QuestionnĂ© sur la lĂ©gitimitĂ© des accusations Ă  l'encontre de FreeWeChat (violation de marque dĂ©posĂ©e, contrefaçon de droits d’auteur, cybersquattage et concurrence dĂ©loyale), le PDG a bottĂ© en touche : “Group-IB Ă©value les signalements de violations sous un angle technique et juridique, sans se prononcer sur le contenu ou la finalitĂ© d'un site web”, a-t-il assurĂ©.

“Lorsqu'un logo identifiable ou des Ă©lĂ©ments protĂ©gĂ©s sont utilisĂ©s sans autorisation, cela peut constituer une violation de propriĂ©tĂ© intellectuelle au regard des lois applicables, justifiant l'envoi d'une notification standard.

Il est important de préciser que ces demandes ne constituent pas des mesures d'application coercitives. Notre rÎle se limite à informer le fournisseur concerné, conformément aux procédures établies. La décision finale d'agir sur une notification incombe toujours à la plateforme ou au prestataire de services, et la partie concernée conserve le droit de contester ou de remettre en cause la demande par le biais des mécanismes appropriés
”, Volkov a-t-il conclu.

GreatFire a confirmĂ© Ă  Coupe-circuit qu’aucune procĂ©dure judiciaire n'avait Ă©tĂ© lancĂ©e Ă  ce jour.

“Non seulement il n’y a pas de procĂ©dure judiciaire, mais les accusations ne sont pas trĂšs solides juridiquement, comme nous l’avons fait savoir Ă  l’hĂ©bergeur et Ă  Group-IB, a expliquĂ© le porte-parole de l’ONG. C’est trĂšs inquiĂ©tant qu’un hĂ©bergeur accepte de suspendre FreeWeChat sans aucune obligation lĂ©gale.”

Les ONG de défense des droits humains vulnérables comme jamais (coucou Donald Trump)

En outre, ce litige survient dans un contexte difficile pour des ONG et autres organisations de la société civile comme GreatFire, qui bénéficient généralement de financements provenant de fonds et fondations entiÚrement ou partiellement financés par diverses agences gouvernementales aux Etats-Unis et ailleurs.

Or, de nombreux projets Ă©tats-uniens d’aide au dĂ©veloppement ou de soutien aux droits humains subissent actuellement des coupes claires de la part de l’administration de Donald Trump, Ă  l’image de l’Agence des États-Unis pour le dĂ©veloppement international (USAID), qui se fait dĂ©membrer un peu plus chaque jour.

Bien que l’Open Technology Fund (OTF), sur lequel GreatFire compte beaucoup, reste opĂ©rationnel “car ses administrateurs avaient anticipĂ© les coupes budgĂ©taires”, comme l’a assurĂ© le porte-parole de l’ONG, d’autres de ses financements se sont bel et bien taris.

Par ailleurs, le porte-parole de GreatFire suppose que le timing de cette demande de la part de Tencent pourrat aussi venir du regain d’exposition dont l’ONG a rĂ©cemment bĂ©nĂ©ficiĂ© avec son service ‘Instant Audience’, un rĂ©seau de sites mirroirs offrant aux internautes chinois un moyen d’accĂ©der Ă  des informations censurĂ©es en Chine - “à la maniĂšre d’un avion qui distribue des tracts dans un pays oĂč la censure fait rage”, a illustrĂ© le porte-parole.

C’est quoi la suite ?

Aujourd’hui, il s’agit pour GreatFire de faire pression sur l’hĂ©bergeur pour qu’il accepte d’hĂ©berger le site de FreeWeChat Ă  nouveau. Et pour ce faire, les membres de l’ONG ont fait appel Ă  une plus grosse organisation, Index on Censorship, pour alerter la sociĂ©tĂ© civile de cette affaire.

La premiĂšre Ă©tape pour l’ONG : envoyer une lettre Ă  l’hĂ©bergeur - confidentielle dans un premier temps, mais qui pourrait ĂȘtre publiĂ©e si elle ne reçoit pas de rĂ©ponse acceptable - avec la signature de diverses organisations de la sociĂ©tĂ© civile, telles qu’Amnesty International ou Access Now.

En mĂȘme temps, le porte-parole de GreatFire admet que cette affaire ne doit pas monopoliser trop le temps des membres de l’ONG et nuire Ă  leurs nombreux projets de lutte contre la censure - et donc de “faire gagner les censeurs”, tranche le porte-parole.

De mon cÎté, chez Coupe-circuit, je prévois de suivre cette affaire de plusieurs maniÚres :

  • GreatFire me tiendra informĂ© de tout nouvel Ă©lĂ©ment.
  • Je vais continuer Ă  relancer Cloudflare pour obtenir, je l’espĂšre, une rĂ©ponse dĂ©taillĂ©e.
  • Je souhaite donner l’opportunitĂ© Ă  l’hĂ©bergeur de s’exprimer sur cette affaire.
  • Je souhaite Ă©claircir la relation entre Tencent et Group-IB, notamment en demandant Ă  Gandi.net la nature de leur partenariat la sociĂ©tĂ© singapourienne.

Mise Ă  jour du 21 juillet : le message de GreatFire du 10 juillet ainsi que le site de l’ONG Ă©taient inaccessibles pour moi tout le weekend prĂ©cĂ©dent. Ils sont desormais accessibles.

Merci d’avoir lu Coupe-circuit 🔕🔇! Si cette Ă©dition vous a plu, partagez-la autur de vous.