đ€« Group-IB, entreprise respectĂ©e, Ă la solde la censure chinoise ?
Le Great Firewall chinois, visible jusqu'Ă Singapour
Courts-circuits
đ Les derniĂšres perturbations de lâinternet
Les derniers blocages en date :
Turquie đčđ· Un tribunal turc a ordonnĂ© le 9 juillet un blocage national de la plateforme X d'Elon Musk, aprĂšs que son chatbot d'intelligence artificielle Grok a publiĂ© du contenu jugĂ© offensant envers le prĂ©sident Recep Tayyip ErdoÄan, le prophĂšte Mahomet et Mustafa Kemal AtatĂŒrk.
Inde đźđł Confusion sur la sphĂšre X indienne. DâaprĂšs la plateforme de rĂ©seau social le 8 juillet, le gouvernement indien aurait ordonnĂ© le blocage de 2 355 comptes sur X le 3 juillet, dont deux appartenant Ă lâagence de presse Reuters. Le gouvernement aurait ensuite fait machine arriĂšre face aux critiques liĂ©es Ă ce blocage. Le ministĂšre indien de l'Ălectronique et des Technologies de l'Information (MeitY) affirme que X a tardĂ© Ă dĂ©bloquer ces comptes, initialement restreints en marge du conflit avec le Pakistan.
Soudan đžđ© Le 7 juillet, Netblocks et Cloudflare ont identifiĂ© une chute du trafic internet au Soudan, notamment ressentie sur les rĂ©seaux mobiles des opĂ©rateurs Sudatel, SDN Mobitel et MTN Sudan.
Russie đ·đș Depuis le 1er juillet, les Ă©trangers qui nâont pas encore fourni leurs donnĂ©es biomĂ©triques aux autoritĂ©s pourront voir leurs services mobiles suspendus, a annoncĂ© le ministĂšre russe du DĂ©veloppement numĂ©rique. Ces derniers Ă©taient tenus de sâinscrire au SystĂšme biomĂ©trique unifiĂ© (UBS), un systĂšme dâinformation gouvernemental collectant les donnĂ©es biomĂ©triques, depuis le 1er janvier.
Dans un premier temps, les appels internationaux et interurbains seront bloquĂ©s, puis la vitesse dâinternet sera rĂ©duite, et aprĂšs 30 jours, tous les services seront dĂ©finitivement coupĂ©s pour ceux qui ne se seront pas enregistrĂ©s.
ThaĂŻlande/Cambodge đčđđ°đ La ThaĂŻlande a pris des mesures drastiques pour lutter contre les rĂ©seaux de fraude transnationaux exploitant ses citoyens. La Commission nationale de radiodiffusion et des tĂ©lĂ©communications (NBTC) a ordonnĂ© aux opĂ©rateurs tĂ©lĂ©coms de couper les services voix et donnĂ©es mobiles dans les zones frontaliĂšres, notamment prĂšs du poste-frontiĂšre de Khlong Luek (proche de la ville cambodgienne de Poipet), dans un dĂ©lai de 15 jours. Les fournisseurs dâaccĂšs doivent Ă©galement transmettre des donnĂ©es sur les ventes de cartes SIM tous les 15 jours et justifier tout service transfrontalier, rapporte Global South World le 1er juillet.
Cette dĂ©cision fait suite Ă une recrudescence des escroqueries en ligne menĂ©es depuis le Cambodge, oĂč des centres de fraude opĂšrent comme des camps de dĂ©tention, avec des victimes kidnappĂ©es, torturĂ©es et forcĂ©es Ă travailler. Un rapport dâAmnesty International rĂ©vĂšle que 53 centres de fraude ont Ă©tĂ© identifiĂ©s au Cambodge, gĂ©nĂ©rant plus de 10,7 milliards dâeuros par an - soit prĂšs de la moitiĂ© du PIB cambodgien.
Syrie (suite) đžđŸ La derniĂšre sĂ©rie de coupures internet en Syrie, visant Ă empĂȘcher la fraude aux examens, s'est terminĂ©e le 9 juillet, a indiquĂ© Cloudflare. Contrairement aux annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, seule la connexion mobile a Ă©tĂ© coupĂ©e cette annĂ©e. La prochaine sĂ©rie, pour les examens du lycĂ©e, aura lieu du 13 juillet au 3 aoĂ»t.
Kenya (suite) đ°đȘ Netblocks a signalĂ© quâun blocage de Telegram a Ă©tĂ© enregistrĂ© dans la matinĂ©e du 7 juillet. Cette interruption a coĂŻncidĂ© avec la journĂ©e du Saba Saba, alors que les KĂ©nyans se sont rĂ©veillĂ©s face Ă des barrages policiers et un rĂ©seau de transport perturbĂ©.
Le Saba Saba (qui signifie "sept-sept" en swahili, en référence au 7 juillet) est une date symbolique dans l'histoire politique du Kenya. Elle commémore les manifestations pro-démocratie de 1990, marquées par des affrontements violents entre les forces de sécurité et des militants réclamant des réformes politiques sous le régime du président Daniel arap Moi.
Iran (suite) đźđ· Une nouvelle coupure internet relativement brĂšve (deux heures dâaprĂšs Netblocks) a eu lieu en Iran le 5 juillet. Depuis le dĂ©but des rĂ©centes coupures Ă rĂ©pĂ©tition, le pays perd plus de 1,3 million dâeuros par heure en raison des restrictions dâaccĂšs Ă internet, a assurĂ© lâAssociation des entreprises internet dans une lettre ouverte.

Pakistan (suite) đ”đ° Les restrictions dâaccĂšs Ă internet se poursuivent dans le cadre de Muharram, le mois sacrĂ© du calendrier islamique.
Mais ce nâest pas tout : le Pakistan a ordonnĂ© le blocage de 27 chaĂźnes YouTube, dont celles d'Imran Khan et de plusieurs journalistes, pour diffusion prĂ©sumĂ©e de "contenu anti-Ătat". Les critiques y voient une rĂ©pression de la dissidence et de la libertĂ© d'expression, tandis que des experts remettent en question son application effective.
Togo (suite) đčđŹ Alors que sept personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es, des dizaines dâautres blessĂ©es et plus de 60 arrĂȘtĂ©es lors des manifestations antigouvernementales dans la capitale LomĂ©, des groupes de dĂ©fense des consommateurs ont rĂ©prouvĂ© des restrictions d'accĂšs Ă internet et aux rĂ©seaux sociaux dans le pays, notamment la Ligue des consommateurs du Togo (LCT).Le reste de lâactu de la censure numĂ©rique en bref :
đšđŠ Au Canada, The Democracy Fund (TDF) alerte sur le retour possible du projet de loi C-63 sous le gouvernement du Premier ministre Mark Carney, un texte visant Ă rĂ©guler les discours en ligne et risquant dâentraĂźner une censure massive. Lâorganisme craint une criminalisation des Ă©changes sur internet et annonce son opposition ferme Ă cette mesure. Ce projet, abandonnĂ© lors des Ă©lections, pourrait revenir sous une nouvelle forme.
đŹđŽ Jack Dorsey, fondateur de Twitter et de Bluesky, lance Bitchat, une appli de messagerie instantanĂ©e qui sâappuie sur la connexion Bluetooth et ne nĂ©cessite pas de connexion Ă internet.Fusibles ou disjoncteurs ?
đ EnquĂȘte sur le rĂŽle du secteur privĂ©
FreeWeChat : la censure chinoise passe par Singapour ?

Cette semaine, je suis tombĂ© sur une histoire de censure chinoise quelque peu Ă©trangeâŠ
GreatFire, une organisation de dĂ©fense des droits numĂ©rique qui documente la censure des sites, notamment en Chine, serait victime dâune procĂ©dure-bĂąillon, non pas directement par le gouvernement chinois, mais dans un litige qui implique plusieurs entreprises privĂ©es de la tech, en Chine (Tencent, propriĂ©taire de lâappli de messagerie instantanĂ©e WeChat, le WhatsApp chinois, dĂ©tail important pour la suite) mais aussi aux Etats-Unis et Ă Singapour.
Laissez-moi dâabord planter le dĂ©cor : GreatFire est une ONG fondĂ©e en 2011 par un trio dâactivistes chinois qui opĂšrent sous pseudonymes, dont lâun est connu sous le nom de âCharlie Smithâ. Lâorganisation documente la censure en Chine et aide les internautes Ă la contourner Ă lâaide de projets et dâoutils tels que FreeWeChat et FreeWeibo, des portails qui rendent accessibles des contenus bloquĂ©s par la Grande Muraille numĂ©rique chinoise (Great Firewall).

GreatFire a aussi dĂ©veloppĂ© AppCensorship, un portail qui regroupe AppleCensorship.com et GoogleCensorship.org, qui recensent les applications bloquĂ©es sur les deux magasins dâapplications les plus populaires Ă travers le monde, lâApple App Store et le Google Play Store.
Lâorganisation bĂ©nĂ©ficie notamment dâun financement de lâOpen Technology Fund, un organisme Ă but non lucratif financĂ© par les Etats-Unis pour aider des projets en faveur de la dĂ©fense des libertĂ©s numĂ©riques.
Tencent attaque FreeWeChat pour violations de droits dâauteur
GreatFire a toujours été dans le collimateur des autorités chinoises. Ses serveurs et ses outils de surveillance de la censure ont réguliÚrement subi des cyberattaques, tandis que ses membres ont été pris pour cible par des campagnes de désinformation et d'intimidation menées par des relais du régime.
Mais un Ă©pisode rĂ©cent mâa fortement intrigué⊠Le 10 juillet 2025, GreatFire a rĂ©vĂ©lĂ© que Tencent avait engagĂ© des poursuites judiciaires pour faire fermer FreeWeChat.com.

Le géant chinois de la tech a invoqué quatre violations du droit américain pour justifier sa démarche :
- Violation de marque dĂ©posĂ©e (Lanham Act, 15 U.S.C. § 1051 et seq.) : Tencent affirme que lâutilisation du terme "WeChat" dans le nom de domaine est illĂ©gale.
- Contrefaçon de droits dâauteur (17 U.S.C. § 101 et seq.)
- Cybersquatting (15 U.S.C. § 1125(d)) : aussi appelĂ© cybersquattage en français, il sâagit de lâenregistrement ou lâutilisation abusive dâun nom de domaine similaire Ă une marque connue, dans le but de profiter de sa notoriĂ©tĂ©, de la revendre Ă prix Ă©levĂ© ou de nuire Ă son propriĂ©taire lĂ©gitime.
- Concurrence déloyale (Droit américain de common law)
Pour toutes ces raisons, GreatFire a reçu le 12 juin une notification de Cloudflare, le célÚbre fournisseur mondial de distribution de contenu sur internet et gérant du domaine www.freewechat.com.
Des accusations infondées pour GreatFire
DâaprĂšs GreatFire, ces accusations nâont pas lieu dâĂȘtre :
- Violation de marque dĂ©posĂ©e ? âPourtant, FreeWeChat nâutilise aucun logo de Tencent, ne revendique aucune affiliation et ne distribue aucune version modifiĂ©e de lâapplication. Son usage est descriptif et relĂšve du fair use (usage loyal), protĂ©gĂ© par les lois amĂ©ricaines et europĂ©ennes.â
- Contrefaçon de droits dâauteur ? âLes contenus archivĂ©s proviennent de publications publiques sur WeChat, et leur conservation relĂšve de lâintĂ©rĂȘt public, sans but lucratif.â
- Cybersquatting ? âIl nây a aucune intention de profiter de la marque WeChat ou de tromper les utilisateurs. Le nom de domaine reflĂšte simplement la fonction du site : donner accĂšs Ă des contenus censurĂ©s sur WeChat.â
- Concurrence dĂ©loyale ? âFreeWeChat ne concurrence pas Tencent, puisquâil ne propose aucun service de messagerie, mais se prĂ©sente comme une archive indĂ©pendante.â
Mais ce nâest pas le plus Ă©tonnant dans cette histoireâŠ
Que vient faire la singapourienne Group-IB dans cette galĂšre ?
En rĂ©alitĂ©, lâONG GreatFire affirme que lâhĂ©bergeur Cloudflare avait non pas Ă©tĂ© contactĂ© par Tencent mais par l'un de ses autres clients, qui accusait la plateforme anti-censure de violer les droits de propriĂ©tĂ© intellectuelle du gĂ©ant chinois.
Cet autre client, câest Group-IB, une sociĂ©tĂ© de cybersĂ©curitĂ© totalement lĂ©gitime et respectĂ©e, fondĂ©e en Russie mais aujourdâhui basĂ©e Ă Singapour, dont lâauteur de ces lignes a dâailleurs beaucoup couvert les rapports sur les groupes cybercriminels. Le dernier en date sur un groupe de rançongiciel (ransomware) Hunters International est Ă retrouver sur le site dâInfosecurity Magazine : âRansomware: Hunters International Is Not Shutting Down, It's Rebrandingâ.
Pour celles et ceux qui se disent âfondĂ©e en Russie, câest suspectâŠâ, on ne peut pas vraiment dire que Group-IB est en odeur de saintetĂ© auprĂšs du Kremlin : son fondateur Ilya Sachkov a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă 14 ans de prison pour âtrahisonâ Ă Moscou en 2023 (lire mon article sur le peine requise ici et sur le jugement ici).
Par ailleurs, parmi les dirigeants actuels de lâentreprise figurent Dmitry Volkov, classĂ© parmi les sept personnalitĂ©s les plus influentes du secteur de la cybersĂ©curitĂ© par Business Insider, ainsi que Craig Jones, ancien directeur de la cybercriminalitĂ© Ă Interpol, dĂ©sormais conseiller stratĂ©gique indĂ©pendant au sein du conseil d'administration de lâentreprise.

Pourquoi et comment le gĂ©ant chinois Tencent a-t-il mandatĂ© Group-IB, entreprise enregistrĂ©e Ă Singapour, pour bannir le site FreeWeChat ? Je ne me lâexplique pas Ă ce stade, mais jâai contactĂ© Dmitry Volkov pour en savoir plus. Je suis Ă©galement en contact avec un porte-parole de GreatFire.
Toujours est-il que lâONG affirme que ces accusations sont infondĂ©es et servent en rĂ©alitĂ© Ă Ă©touffer un outil qui expose la rĂ©pression numĂ©rique en Chine. Elle dĂ©nonce cette manĆuvre comme une tentative de censure dĂ©guisĂ©e.
âMartin Johnsonâ, lâun des cofondateurs de lâONG, a dĂ©clarĂ© : âCe nâest pas une question de marque dĂ©posĂ©e, mais une censure enveloppĂ©e dans un langage juridique.â
Lâauteur de la newsletter Substack sur la Chine, NetAskari, parle de Strategic lawsuit against public participation (SLAPP ou procĂ©dure-bĂąillon en VF), une procĂ©dure judiciaire abusive menĂ©e - ou menacĂ©e d'ĂȘtre menĂ©e - par une personne ou une entreprise dans le but dâintimider ou de faire taire certaines voix critiques.
GreatFire est du mĂȘme avis et accuse Group-IB dâavoir sciemment soumis une plainte juridiquement faible pour faire pression sur lâhĂ©bergeur Cloudflare et servir les intĂ©rĂȘts politiques de Tencent.
MalgrĂ© cette attaque, GreatFire refuse de fermer FreeWeChat. LâĂ©quipe cherche activement des solutions alternatives pour maintenir le site en ligne et lance un appel Ă lâaide :
- Soutien juridique (dĂ©fense en matiĂšre de propriĂ©tĂ© intellectuelle et de libertĂ© dâexpression)
- Soutien technique (hébergement décentralisé, mise en miroir du site)
- Visibilité médiatique et solidarité (mobilisation des défenseurs des droits numériques)
Câest quoi la suite ?
Pour les lecteurs de Coupe-circuit, les prochaines éditions de la newsletter devrait se consacrer à cette affaire et, par extension, à la censure internet chinoise.
Mon ambition pour les trois prochaines éditions:
- Relayer les commentaires GreatFire et/ou de CloudFlare et/ou la rĂ©ponse de Dmitry Volkov et de Group-IB (sâil accepte de commenter)
- Publier une interview dâun porte-parole de GreatFire rĂ©alisĂ©e bien avant cette affaire et dans les cartons depuis plusieurs semaines, notamment sur le projet AppCensorship.org
- Publier un article en français Ă partir dâun rĂ©cent rapport trĂšs dĂ©taillĂ© (mais en anglais) sur les techniques de censure de lâinternet en Chine par ChinaFile, un magazine en ligne publiĂ© par lâAsia Society, une ONG qui bĂ©nĂ©fcie de financements de lâOpen Technology Fund et de la Carnegie Corporation of New York (Ă lire ici en anglais).
Merci dâavoir lu Coupe-circuit đđ! Si cette Ă©dition vous a plu, partagez-la autur de vous.